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Rencontre avec Pierre Bordage (3/16)

Octobre 2005 à Lannion

mardi 27 février 2007 , par TiToc’h, Vero

Ma volonté est d’élargir en permanence le genre à de nouveaux lecteurs. Rien ne me plaît plus que de rencontrer des gens qui ne sont pas du milieu, et qui me disent : J’ai découvert la SF grâce à vous.

Pérégrine : Que lisez-vous aujourd’hui ? Quels sont vos lectures, vos auteurs, les styles… ?

Pierre Bordage : Ce n’est pas facile de suivre toute la production de science-fiction a priori. Je suis obligé de trier sévèrement. J’adore la fantasy. J’ai un projet pour écrire un bouquin de fantasy, donc je lis selon les occasions, les opportunités. D’autre part, je lis des bouquins de littérature générale. Pour la série sur l’Enjômineur et les guerres de Vendée, il a fallu que je me farcisse toute une documentation historique, 50 à 100 bouquins sur le même sujet, c’est un peu répétitif, mais c’est aussi bien obligé. Je lis aussi un peu ce qui me tombe sous la main… Là je viens de lire, un bouquin que j’ai adoré qui s’appelle Le moine et la femme transie, une sorte de conte écrit par une Coréenne qui vit en France, que j’ai trouvé superbe. Je n’aime pas trop ce qu’on appelle la nouvelle littérature, c’est-à-dire la littérature un petit peu mode. J’ai lu par exemple les derniers Houellebecq, j’ai eu du mal avec les derniers Dantec. J’ai essayé de voir ce qui se fait dans le monde du polar, par exemple. Ce sont vraiment des occasions, les gens me parlent d’un livre, d’un auteur qu’ils ont aimé, qu’ils me conseillent, alors j’essaie. J’essaie aussi de me tenir un peu au courant de ce que font mes collègues français, aussi bien Ayerdhal, Wagner , Ligny , Genefort , enfin tous les auteurs français. J’essaie de voir ce qui se fait. Je continue également de lire un de mes auteurs phares : Orson Scott Card. Je l’ai rencontré plusieurs fois, y compris chez lui, c’est sympa. Evidemment, la plus grosse partie de mes lectures, reste quand même dans le domaine imaginaire parce que j’ai un attrait pour ce domaine, parce que j’adore être emporté loin, j’adore l’Assassin Royal de Robin Hobb, par exemple. Ce genre de choses me fait aller loin, me fait voyager. Je suis aussi ouvert à tous les genres, aussi bien roman historique. Un de mes romans préférés est Le sabre et la pierre, de Yoshikawa, qui pour moi est vraiment le modèle du roman épique, dans toute sa signification. Je lis aussi de la BD - j’essaie - parce que j’ai des projets aussi en BD. C’est très vaste. Je n’ai pas le temps de tout faire, et c’est dramatique. Du coup, il faut vraiment que le livre m’accroche, pour que je ne passe pas à autre chose. Donc si au bout de 50 pages, un livre me tombe des mains, tant pis…

Pérégrine : En parlant de BD, que pensez-vous de l’adaptation des Guerriers du Silence ?

Pierre Bordage : J’en pense plutôt du bien. D’abord parce que j’ai mis mon nom sur la couverture. J’ai trouvé que la scénariste, « Algesiras », une jeune fille charmante, a fait un excellent travail d’adaptation. Elle devait faire des choix, et je trouve qu’elle a fait les bons. Le dessinateur : « Philippe Ogaki » est très jeune et très influencé par le manga, comme on a pu le voir, et je pense que c’est aussi une volonté de l’éditeur d’attirer un public plutôt intéressé par le manga. Mais je pense que c’est un extraordinaire graphiste, qu’il a de très bons décors. Il faut qu’il travaille un peu sur les expressions des personnages. Sinon l’ensemble m’a plutôt satisfait quand je l’ai vu. Je dis ça sans volonté de promotion de ma part. Enfin vraiment je le ressens comme un bon album. Apparemment les lecteurs ont l’air également plutôt satisfaits. Non ?

Pérégrine : Pour en revenir à la littérature de façon un peu plus générale, faites-vous partie d’une famille science-fiction ou plus simplement comment vous situez-vous ?

Pierre Bordage : Est-ce que je me sens appartenir à la grande famille de la science-fiction ? C’est toujours l’éternel débat qu’on a dans les festivals comme aux Utopiales, à savoir : « Est-ce qu’on doit se revendiquer de la science-fiction, et donc de son ghetto, au risque d’éloigner les potentiels lecteurs qui fuient ce ghetto comme la peste, ou doit-on élargir ? » Moi, j’aime bien le milieu de la science-fiction, je le trouve plutôt sympa. Les auteurs sont sympas entre eux, ça se passe plutôt bien, même s’il y a quelques jalousies. Mais ça c’est tout à fait normal, c’est pareil dans tous les milieux. Je ne me considère pas comme un auteur de pure SF. Les auteurs de pure SF sont des gens qui ne recherchent absolument pas à élargir leur public, mais plutôt à lancer de nouveaux concepts et à être quelque part répertoriés dans l’historique comme se situer dans telle ou telle branche et amener telle ou telle œuvre au genre. Moi je n’amène rien au genre, et je le sais très bien. Je m’en sers comme d’un décor. Ce genre est déjà bien balisé. Moi ce qui m’intéresse c’est de me servir de ça pour emmener loin mes personnages et pour faire voyager. Je me reconnais dans le milieu de la SF parce que j’utilise le genre et ses codes. Mais ma volonté est d’élargir en permanence le genre à de nouveaux lecteurs. Rien ne me plaît plus que de rencontrer des gens qui ne sont pas du milieu, et qui me disent : « J’ai découvert la SF grâce à vous. Je me suis rendu compte que j’avais plein de préjugés là-dessus, qu’en fait ça me plaît vraiment énormément et que ça ouvre des perspectives. ». Je pense qu’il faut que des auteurs fassent cet effort, tendent des passerelles vers le lectorat… Quand on dit : « science-fiction », il y a des gens qui font un grand détour de 2 kilomètres en se pinçant le nez, parce que pour eux il s’agit de robots qui combattent des extra-terrestres dans l’espace. Et ça s’arrête là. Quand on va dans les festivals de littérature générale, où on rencontre des gens qui n’ont pas l’habitude du genre, qu’on parle avec eux, ils disent qu’ils vont essayer parce qu’ils sont gentils. On ne va pas me reprocher de mettre du beurre sur une pomme de terre surtout en Bretagne ! Et quand on réussit à les convaincre et qu’on les revoit un jour dans un festival disant que c’était génial, qu’on les avait bien conseillé, alors ça, ça me plaît énormément. J’aimerais bien qu’on arrive à abolir les genres, et qu’on dise : « c’est un bon roman, qui se passe dans le futur », « c’est un bon roman qui se passe dans le passé », « c’est un bon roman qui se passe dans le présent ». Ca devrait être un critère déjà largement suffisant. C’est vrai qu’on est victimes d’une paresse intellectuelle. Je ne sais pas si c’est en France ou ailleurs : les libraires ont besoin d’étiqueter les bouquins sur des étagères, de faciliter, mâcher le travail pour les lecteurs. Les éditeurs font donc des collections spéciales, les libraires font des étagères spéciales, si bien qu’on se retrouve vite cloisonné et que beaucoup de gens ne vont pas d’un compartiment à l’autre. C’est-à-dire ils vont côté littérature générale, et ils ne savent même pas qu’il y a un rayon SF, et ne vont jamais le voir. Même chose pour le rayon polars, ou je sais quel autre rayon, comme la fantasy, qui a encore plus mauvaise presse que la science-fiction. Ce qu’a essayé de faire par exemple un éditeur comme Le Diable Vauvert, celui des chemins de Damas, il a voulu éclater les genres et a beaucoup de difficultés avec les libraires, parce qu’ils ne savent pas où classer les livres. Sur l’Evangile du serpent, qui est un livre contemporain pur : il était au début dans la littérature générale, et s’est retrouvé très vite rapatrié par les responsables des rayons SF : je connais cet auteur, moi je vais le vendre. Ils le ramènent là, et du coup, je disparais des rayons. Enfin, il y a une sorte de guerre interne qui est assez incroyable. On avait demandé un double référencement à une grande chaîne de librairies qui commence par F et qui finit par C. Ca leur posait des problèmes énormes. Ils ont quand même essayé de le faire, mais ça a duré 15 jours. Les habitudes reprennent le dessus. Donc ce n’est pas gagné. Mais ce qui est intéressant, c’est de voir des auteurs comme Houellebecq, Dantec – faut finir en ’ec’, ça fait breton et ça fait vendre – Amélie Nothomb dont le dernier livre est finalement un pur livre de science-fiction puisqu’il parle d’un futur proche avec une télé-réalité poussée à son extrême, donc finalement ces auteurs dits de littérature générale, -LittGen comme on dit, ou littérature blanche-, utilisent le ressort de la science-fiction pour nous parler du présent. Ils ne trouvent peut-être pas un genre plus adapté que celui-là. Quand on écrit au présent et que le bouquin sort, c’est déjà du passé. On est obligé de se projeter quelque part dans le futur pour pouvoir parler du présent. C’est ce que font beaucoup d’auteurs. Un célèbre critique parisien qui s’appelle Rinaldi je crois, pour ne pas le dénoncer, a dit que quand les auteurs recourraient à la SF, c’était la faillite de la littérature. Ca veut dire qu’il y a encore du boulot.

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