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Rencontre avec Pierre Bordage (8/16)

Octobre 2005 à Lannion

lundi 30 avril 2007 , par DavB, Vero

Finalement les auteurs de SF, que font-ils ? Ils racontent l’histoire du futur, ce sont des archéologues du futur.

Pérégrine : A propos de l’Enjômineur, dont le 2è tome sort la semaine prochaine, l’histoire de ce livre se passe pendant la guerre de Vendée. Avez vous ressenti le besoin d’écrire un roman historique, sur vos racines, ou aviez-vous prévu dès le départ, d’y introduire de la fantasy, du fantastique ?

Pierre Bordage : Oui. Je savais dès le départ que j’introduirais de la fantasy ou du fantastique parce que je ne voulais surtout pas être pris au sérieux par les historiens. Je me dis que s’ils me reprochent quelque chose, je répondrai « eh, c’est de la fantasy, Monsieur ». Non ? Ca calme. Et, en même temps, l’histoire nous parle des peuples, mais je pense que leurs légendes nous parlent autant des peuples que leur histoire. Ca m’intéressait de mélanger les deux, parce que les vendéens aussi ont des légendes particulières, qui ressemblent d’ailleurs pas mal à celles d’ici. Je pense à la fée Mélusine par exemple, dont le culte est célébré à Vouvant, qui est une ville à côté de Fontenay-le-Comte, et je me dis ce serait intéressant de parler de mes ancêtres finalement, parce que je suis vraiment vendéen, depuis des générations. On a dû faire 10 kilomètres en 3 siècles, ce n’est pas vraiment beaucoup, on ne peut pas dire qu’on soit des aventuriers. Donc j’ai parlé patois vendéen jusqu’à l’âge de 10 ans, j’ai appris le français à l’école, comme certains bretons, et je me suis dit : il y a une atmosphère assez particulière en Vendée, j’ai toujours vu que ce pays et ce peuple avaient un traumatisme qui était là, profond, et que je ressentais chez mon père et ses frères, il y a quelque chose qui leur était tombé sur la tête, comme le ciel chez les Gaulois, et ce n’était pas passé. Et c’est probablement le génie de Philippe de Villiers, génie entre guillemets bien sûr, d’avoir ressenti cette histoire et de l’avoir accaparée pour redonner de l’élan à un pays qui n’en avait plus. Et je me suis dit : mais cette histoire elle appartient à tout le monde, elle m’appartient à moi, et j’ai envie d’en parler, j’ai envie de rendre hommage à mes ancêtres qui sont des paysans tout simplement, et de comprendre pourquoi ils s’étaient battus, et pourquoi ça s’était passé comme ça, pourquoi ils avaient été massacrés, pourquoi il y avait eu les Colonnes Infernales, qui était quand même une invention assez redoutable, et voilà, je savais que je le ferais, j’ai reculé énormément, vraiment énormément, parce que je me disais qu’il allait falloir que je bosse, que je me documente, etcetera. Et puis un jour, mon éditeur, à qui j’en avais parlé -il ne faut jamais parler d’un projet à un éditeur, parce que lui, il ne l’oublie jamais, et il m’a dit : « quand est-ce que tu fais ton truc sur les guerres de Vendée ? Moi, ça m’intéresse ». Et je me suis lancé et je suis très content de l’avoir fait je me suis rendu compte que je n’y connaissais rien du tout, et que la vision qu’on avait de la Révolution était plus que sommaire, rudimentaire. C’est beaucoup de subtilités c’est d’une richesse inouïe. Il s’est passé en 4 ans plus de choses qu’en 20 siècles avant, c’est impressionnant, et du coup j’étais passionné par l’histoire et ça m’a permis aussi de parler de l’esclavage, par le biais de Nantes qui était le port négrier le plus important de France. Donc l’action se passe en Vendée, avec les paysans vendéens, à Nantes avec les négriers et les armateurs, et puis à Paris avec les révolutionnaires, et j’ai adoré ça. Enfin ce que j’ai adoré surtout, c’est de reconstituer une époque. Je vais encore remonter plus loin. Suite à une conversation avec Jean-Christophe Rufin, qui a été Prix Goncourt avec Rouge Brésil et que j’avais rencontré au salon de livre de la Guadeloupe – très bon salon, surtout l’hôtel qui donne sur la plage – et qui était coincé avec moi, donc sans autre choix que de causer avec un mec qui fait de la SF, on avait parlé de nos métiers respectifs. Lui il faisait des romans historiques, il avait écrit l’Abyssin et Rouge Brésil, donc des romans historiques et moi je faisais de la SF. Mais finalement les auteurs de SF, que font-ils ? Ils racontent l’histoire du futur, ce sont des archéologues du futur. Ils déterrent une histoire qui n’existe pas, et ils l’étayent avec tout un tas de choses, ils essaient de la rendre la plus crédible possible. Et, un auteur, un historien, enfin un auteur de romans historiques, il fait la même chose. Lui il repart dans l’autre sens, il va dans le passé, il déterre, il a des archives, et il essaie de reconstituer l’époque. Et lui il a écrit Globalia, qui est un roman d’anticipation, et moi j’ai écrit l’Enjômineur qui est un roman de fantasy historique. Ca a été une sorte de croisement de trajectoires, et ça m’a passionné de reconstituer une époque, un parler, des habitudes, au point que je suis devenu un peu obsessionnel. Je me suis dit : dans 1792 -le premier roman de la trilogie- je m’interdis d’y mettre des mots qui soient apparus dans la langue après 1792 et il y en a plein ! Mais alors il y en a plein ! Chaque fois que j’avais un doute sur un mot, je regardais et il était en 1804, 1815, 1799… Et je me suis interdit de le mettre. J’ai toujours cherché des équivalents pour faire sonner la langue comme dans l’époque. Certainement que j’en ai laissés passer parce qu’on ne peut pas tout vérifier mais ça m’a obligé à vérifier un grand nombre de mots, de comprendre leur étymologie, de voir si ils n’avaient pas changé de sens à un moment ou à un autre dans l’histoire, enfin, il y a plein de chausse-trappes comme ça dans les romans historiques qui sont vraiment passionnantes. C’est une vraie enquête. Et encore, j’ai extrêmement francisé le patois, parce que j’ai commandé une grammaire du patois vendéen, et je n’ai pas du tout aimé la transcription qui y était faite de la phonétique. Moi je me souvenais… j’avais une langue dans ma tête, je l’avais parlée, et je ne la reconnaissais pas écrite. Alors j’ai un peu changé par rapport à ça, et je me suis dit : je vais la faire sonner comme moi je l’ai connue, et je l’ai beaucoup francisée pour que le lecteur ne soit pas complètement paumé. Parce que si je l’avais écrite comme sur la grammaire, c’est pire que le breton… Non, j’allais dire une bêtise… C’est une langue parfaitement étrangère et ça ne m’intéressait pas. Je voulais faire parler mes personnages patois parce que je trouvais que ça ajoutait quelque chose au roman, mais d’un autre côté je ne voulais pas éloigner les lecteurs qui n’avaient aucune notion du patois, et je ne voulais pas faire de lexique, parce que je déteste les lexiques. Etre obligé d’aller piocher sans arrêt dans le lexique pour voir, ça casse la lecture et ça m’énerve. Donc je me suis dit : Qu’il se démerde le lecteur, je lui donne le maxi et il faut qu’il réussisse à reconstituer, et même des Parisiens ont réussi à comprendre, donc c’est bon signe quand même.

Pérégrine : Et c’est toujours dans le même souci d’élargir l’étendue des lecteurs qui pourraient accéder au…

Pierre Bordage : Non, non non, quand je dis j’ai le souci d’élargir le lectorat, c’est vraiment de ne rien faire comme je l’ai fait dans les Guerriers du Silence. Je pense que les guerriers du silence, il y a 50 pages dures à passer ou même 100 pages pour quelqu’un qui n’a jamais lu de la SF, c’est l’horreur totale. Il se dit : toutes ces informations, je ne vais jamais m’en souvenir, tous ces noms, tous ces personnages, tous ces trucs. Et du coup je m’efforce dans chacun de mes bouquins de rendre l’accès le plus facile aux lecteurs qui arrivent. J’essaie toujours d’imaginer qu’il y a un lecteur qui n’a jamais lu un de mes bouquins, qui n’a jamais lu de science-fiction qui arrive là-dedans, qui se dit : mais qu’est-ce que c’est ce truc, et c’est à moi de lui tendre la main. Parce qu’il est venu chez moi, et je lui ouvre la porte. Si je lui ferme la porte au nez, ce n’est pas très sympathique. C’est pour le travail de chaque livre, quel que soit son genre. Roman historique ou roman contemporain, ou roman du futur, roman de SF, j’essaie toujours d’ouvrir la porte le plus largement possible. Je ne sais pas si j’y réussis, mais c’est vraiment un de mes soucis principaux. Parce que quand on pose un monde, on amène des personnages, des noms de personnages. Par exemple, en SF, comme disait mon éditeur, on peut facilement faire du langage schtroumpf. Le schtroumpf ! Je trouve le schtroumpf, et schtroumpf. Ca fait très SF mais personne ne comprend rien. Donc chaque mot inventé, puisqu’on est obligés d’inventer des mots, doit avoir sa propre étymologie. Moi je suis un passionné d’étymologie, je regarde souvent l’étymologie de mots, d’où il vient, comment il a évolué, etcetera. Je fais la même chose pour un mot inventé. J’essaye de lui inventer une étymologie fictive, c’est-à-dire il est apparu dans la langue à tel moment, et il a évolué dans tel sens etcetera, pour que, même si le lecteur ne comprend pas tout de suite ce que c’est, il puisse l’associer dans le texte globalement et… sans que ça le dérange dans sa lecture. Voilà, donc je travaille beaucoup sur ce genre de choses, dans tous les livres.

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